• Lucie Geisser

La faim, à l’origine des révoltes

Que ce soit au Liban, au Chili ou au Venezuela, les émeutes de la faim ont été nombreuses cette année. Des tensions sociales et politiques, on ne discerne souvent que les images de manifestations violentes, de morts et de blessés, de vitres de magasins brisées. Mais où se trouve la racine de cette rage et de ces dénonciations ? Quel lien entre la pandémie et ces événements ? Sommes-nous aux prémices d’une pandémie de la faim ?


Commençons par un court rappel de quelques faits récents. Au Venezuela, les 22 et 23 avril 2020, dans plusieurs villes des États de Monagas, Portuguesa et Bolivar, des manifestations ont lieu. Des supermarchés et des commerces de première nécessité plus modestes sont pillés, les populations des villes de taille moyenne revendiquent le droit de manger à leur faim.


Ces manifestations se sont déroulées quelque temps après le début d’un confinement national. À ce moment-là, le pays était déjà en proie à une crise économique et sociale majeure, qui avait notamment un impact négatif sur son système de santé. L’hyperinflation qui en a résulté a rendu inaccessible aux habitants du Venezuela les produits alimentaires de base. Au Chili, même constat : les quartiers populaires de Santiago souffrent plus de la faim que de la COVID. Les manifestants exigent une aide alimentaire et financière immédiate, juste après le début d’un confinement généralisé2. Les plus pauvres sont les premiers concernés par cette injustice. Une habitante de la banlieue d’El Bosque déclarait alors à l’AFP (Agence France Presse) le 18 mai dernier : « Ce n'est pas la quarantaine, c'est de l'aide, de la nourriture, voilà ce que demandent les gens en ce moment »3. Les rues s’éveillent pour les mêmes raisons encore au Liban, qui cumule lui aussi les crises politiques, sociales, économiques et désormais pandémiques. À nouveau, le peuple à faim ; à nouveau, il le fait savoir. Entre avril et juin 2020, des manifestations ont été organisées pour défendre cette cause et l’avenir du pays. Nous sommes alors avant le 4 août, jour où s’est produite la tragique explosion du port de Beyrouth4.


Que pouvons-nous retenir de ces événements ? Tout d’abord, ils se sont tous déroulés dans des pays déjà affaiblis par d’autres crises que celle de la COVID-19, à la suite d’un confinement ; ensuite, ces actes de nécessité ont tous été réprimés par les forces militaires ; enfin, les populations les plus précaires sont les premières touchées. Comme le mentionnait dans son titre un article de la RTS en mai dernier « La pandémie de coronavirus n’a pas anéanti les révoltes populaires »5. Il serait cependant faux de considérer que ce problème soit propre aux pays des Suds. L’insécurité alimentaire a également touché de nombreuses métropoles au nord, comme New-York6 et Paris7, sans aller jusqu’aux émeutes.


Cette question de la misère, accentuée par la crise liée à la COVID-19, a été réintroduite dans l’actualité mondiale par la déclaration alarmiste de David Beasley, directeur exécutif du programme alimentaire mondial, le 10 décembre dernier. Au cours d’une conférence de presse à Khartoum (Soudan), il prévient : « En raison des nombreuses guerres, du changement climatique, de l'utilisation généralisée de la faim comme arme politique et militaire, et d'une pandémie mondiale qui aggrave tout cela de façon exponentielle, 270 millions de personnes s'acheminent vers la famine ». Lors de son discours du 9 octobre, à la remise du prix Nobel de la paix attribué au programme d’aide alimentaire, il affirmait déjà que « ne pas satisfaire les besoins [des populations les plus vulnérables] provoquera une pandémie de la faim qui occultera l’impact du Covid-19 »8. Constat alarmant, s’il en est.


L’ONG Action Contre la Faim, active sur le terrain de l’insécurité alimentaire depuis 1979, appelle quant à elle à une réaction forte de la communauté internationale, soutenant que « davantage de personnes peuvent mourir des conséquences indirectes d’une épidémie que de la maladie elle-même ». Les effets de la pandémie pourraient en effet élever le nombre de personnes sous-alimentées au milliard en 20219. Nous craignons une nouvelle crise alimentaire mondiale, de la même ampleur que celle de 2008, mais n’en voyons-nous pas déjà les prémices ? Étrangement avant-gardiste, l’article de mars 2013 du Guardian « Why food riots are likely to become the new normal »10, résonne aujourd’hui d’une nouvelle façon.


Écrit par: Lucie Geisser


References:


Ahmed, N. M. (2013, 6 mars). Why food riots are likely to become the new normal. The Guardian.

https://www.theguardian.com/environment/blog/2013/mar/06/food-riots-new-normal


Action contre la Faim. (2020). Impact de la Covid-19 sur la faim : quand une pandémie en cache une autre. actioncontrelafaim.org

https://www.actioncontrelafaim.org/publication/impact-de-la-covid-19-sur-la-faim-quand-une-pandemie-en-cache-une-autre/


Dolbois, M. (2020, 24 avril). Coronavirus. « Misère extrême », « émeutes de la faim »… La précarité se renforce en Seine-Saint-Denis. Actu.

https://actu.fr/societe/coronavirus/coronavirus-misere-extreme-emeutes-la-faim-precarite-se-renforce-seine-saint-denis_33237297.html


France Info. (2020, 10 décembre). Le Programme alimentaire mondial de l’ONU craint une « pandémie de la faim » plus grave que le Covid-19. francetvinfo.fr

https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/le-programme-alimentaire-mondial-de-l-onu-craint-une-pandemie-de-la-faim-plus-grave-que-le-covid-19_4214445.html


France 24 et AFP. (2020, 19 mai). Au Chili, des émeutes de la faim explosent dans la banlieue de Santiago. france24.com

https://www.france24.com/fr/20200519-chili-emeutes-faim-explosent-banlieue-santiago-confinement


Hanne, I. (2020, 8 décembre). À New-York, de la crise sanitaire à la « crise de la faim ». Libération.

https://www.liberation.fr/planete/2020/12/08/a-new-york-de-la-crise-sanitaire-a-la-crise-de-la-faim_1808085


L’Orient-Le Jour. (2020, 27 avril). « C’est la révolution de la faim » : nouvelle journée de mobilisation sur les routes du Liban. lorientlejour.com

https://www.lorientlejour.com/article/1215879/cest-la-revolution-de-la-faim-tensions-entre-manifestants-et-forces-armees-a-zouk-mosbeh.html


Manget, L. (2020, 20 mai). Au Chili, le reconfinement déclenche des émeutes. France info.

https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/au-chili-le-reconfinement-declenche-des-emeutes_3950725.html


RTS. (2020, 31 mai). La pandémie de coronavirus n’a pas anéanti les révoltes populaires. rts.ch.

https://www.rts.ch/info/monde/11358885-la-pandemie-de-coronavirus-na-pas-aneanti-les-revoltes-populaires.html


Sudouest et AFP. (2020, 24 avril). Coronavirus : des émeutes de la faim au Venezuela, un homme tué par balles. sudouest.fr.

https://www.sudouest.fr/2020/04/24/coronavirus-des-emeutes-de-la-faim-au-venezuela-un-homme-tue-par-balles-7435779-10997.php





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