• Bleona Rexha

Orient vs Occident : un coup d'œil sur le monde de la production vestimentaire

La division entre le monde oriental et le monde occidental semble avoir disparu avec la mondialisation et la montée en puissance de la Chine. Pourtant, le domaine de la production vestimentaire ne semble pas refléter l’égalité à laquelle on pourrait s’attendre avec ce rééquilibrage. Quelle image du monde occidental ressort à travers la fast fashion ?


Dans l’Histoire, telle qu’enseignée, un des éléments que l’on peut remarquer est l’eurocentrisme (1). Cette manière de penser découle de la nation, un concept qui s’est construit, puis renforcé dès la fin du XIXe siècle, mais qui s’estompe avec l’émergence du capitalisme (2).


Depuis la montée en puissance économique de la Chine ainsi que d’autres pays asiatiques en voie de développement, on pourrait enfin penser que l’on assiste à un rééquilibrage entre l’Occident et l’Orient, ainsi qu’à un chevauchement d’influences. En effet, nous avons pendant longtemps assisté à l’idée d’une division entre ces deux régions du monde.


Le monde occidental a presque toujours été au centre de l’attention et semble parfois être considéré comme la « norme » : grâce à son influence culturelle, l’Occident exporte ses principes dans des pays nouvellement présents sur la scène internationale. Une image qui pourrait illustrer ce phénomène est la caricature Invading New Markets (d’Andy Singer), qui représente le capitalisme et l’exportation de l’influence occidentale.


Cette idée de “norme” ne découle-t-elle pas justement de cette vision centrée sur le monde occidental ? Cette norme n’est-elle pas aussi liée au fait que nous sommes convaincus que cette culture a une solide légitimité ?


De par l’influence du monde occidental sur l’Orient, beaucoup de domaines s’inspirent des deux cultures : la musique, la mode, l’art … Cette double influence est bien visible à travers le commerce qui lie les deux mondes depuis quelques siècles (3), ce qui peut faire penser que la division est désormais inexistante. Du moins, c’est ainsi que cela apparaît en surface. La fin d’une opposition laisserait donc supposer une égalité entre les deux régions, mais ce n’est pas le cas pour le domaine de la production.


Cette connexion entre les deux mondes, bien qu’elle soit étroite, suggère encore des inégalités et ne profite pas à tous de la même manière. La production de vêtements l'illustre bien : la plupart de nos habits sont conçus en Asie. Des pays comme le Bangladesh, la Chine, l’Inde et le Pakistan se retrouvent en haut de la liste de pays exportateurs. En 2017, d’après l’OMC, la Chine et le Bangladesh occupaient la première et la troisième place, respectivement (4). D’autres pays comme l’Inde ou la Turquie sont également bien placés dans le classement.


En suivant la production des marques de « fast fashion »[1] (5) comme H&M, Zara, Mango, ou encore Primark, on constate que les sites de production de leurs fournisseurs se situent majoritairement en Asie (Turquie, Bangladesh et Indonésie par exemple). La question d’égalité d’influence entre les deux pôles se pose donc à nouveau.


En 2013, au Bangladesh, le bâtiment Rana Plaza s’est effondré. Il hébergeait six usines textiles confectionnant des vêtements pour de grandes marques. Ce drame est devenu l’image des dégâts de la fast fashion. Par la suite, les entreprises n’ont eu de cesse de s’engager à produire de manière plus éthique, (6) en prenant en considération les besoins des travailleurs, qui sont le plus souvent des femmes.


De telles entreprises occidentales sont parfois accusées d’« exploiter » les travailleurs orientaux dans les « sweatshops »[2], et pour cause : ces employés ont de faibles revenus (qui parfois n’atteignent pas la valeur du salaire minimum) et leurs conditions de travail sont inadaptées, voire dangereuses et insuffisantes pour subvenir aux besoins du quotidien. Au sein de ces usines, les employés font face à de longues heures de travail, prennent le risque d’être exposés à des matières toxiques, ne bénéficient pas de la sécurité sociale en cas d’accident, etc. (7) Par conséquent, les entreprises tirent profit des faibles coûts de production et vendent à bas prix (majoritairement en Europe et en Amérique du Nord).

Ainsi, l’impression d’une division entre les deux mondes et d’une « supériorité » occidentale persiste malgré la mondialisation, l’interconnexion entre l’Orient et l’Occident et les bénéfices qui en découlent (8). On peut remarquer cette supériorité grâce à l’influence de certaines marques vestimentaires occidentales (9).


À travers le cas du monde de la production vestimentaire, l’impression donnée est certes celle d’un monde interconnecté. Cependant, les pays asiatiques, acteurs essentiels de la chaîne de production, ne bénéficient pas d’avantages et l’influence occidentale reste, elle, omniprésente.

[1] Marques de fast fashion : entreprises qui produisent des vêtements continuellement et de manière non-durable (saisonnière par exemple), afin de renouveler leurs collections vestimentaires en suivant les tendances [2] Sweatshops : terme anglais désignant les usines textiles exploitant leurs employées


Écrit par: Bleona Rexha


Bibliographie:

(1) Brague Rémi, “Is there such a thing as Eurocentrism?” in “Europe and Asia Beyond East and West” by Gerard Delanty (2006)

https://library.oapen.org/viewer/web/viewer.html?file=/bitstream/handle/20.500.12657/24254/1005877.pdf?sequence=1&isAllowed=y

(2) Anderson, Benedict, “L'imaginaire national : réflexions sur l'origine et l'essor du nationalisme” (1996)

(3) Brook, Timothy, “La Chine, la matrice du monde”, (2011)

(4) Sheng Lu, “WTO Reports World Textile and Apparel Trade in 2017”, FASH455 Global Apparel & Textile Trade and Sourcing (August 16, 2018)

https://shenglufashion.com/2018/08/16/wto-reports-world-textile-and-apparel-trade-in-2017/ consulté le 05 aout 2020

(5) Annamma Joy, John F. Sherry Jr, Alladi Venkatesh, Jeff Wang & Ricky Chan, “Fast Fashion, Sustainability, and the Ethical Appeal of Luxury Brands”, (2012)

https://doi.org/10.2752/175174112X13340749707123

(6) L’Express Dix, “L'effondrement du Rana Plaza, symbole des abus de la fast fashion”

https://www.lexpress.fr/styles/mode/l-effondrement-du-rana-plaza-symbole-des-abus-de-la-fast-fashion_1899144.html consulté le 04 aout 2020

(7) Powell Benjamin, Zwolinski Matt, “ The Ethical and Economic Case Against Sweatshop Labor: A Critical Assessment”, (2011)

https://link.springer.com/content/pdf/10.1007/s10551-011-1058-8.pdf

et https://www.researchomatic.com/Sweatshops-In-Asia-94232.html

(8) Latouche Serge, « La supériorité occidentale en question », Revue du MAUSS, 2008/2 (n° 32), p. 461-468.

https://www.cairn.info/revue-du-mauss-2008-2-page-461.htm

(9) Tian Lily Dong Kelly, “The Use of Western Brands in Asserting Chinese National Identity” (2009)

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